dimanche 13 novembre 2016

Huntington: fini le melting pot américain?

Il y a déjà 18 ans, sous la présidence de Bill Clinton, j'avais rencontré Samuel Huntington à Washington. L'auteur du «Choc des civilisations» m'avait cette impression, fausse peut-être puisque notre rencontre n'avait pas duré plus d'une heure: celle d'un homme disponible, ni sympathique ni antipathique, mais dépourvu de charisme, qui considérait les relations internationales comme un chercheur en biologie observe sous son microscope le comportement d'organismes qui échappent généralement au regard. Son regard à lui frappait par une apparence de neutralité devant les phénomènes que l'homme exposait. Sans que cela ne l'empêche d'ailleurs de donner ici ou là son propre avis.
Alors que Trump vient d'être élu président, divers commentateurs rappellent soudain l'existence du livre de Huntington. En France, plusieurs semblent le lire pour la première fois.
Dans l'entretien qu'il m'avait accordé et que je redonne ci-dessous, Huntington résumait sa pensée et la précisait sur certains points. Le passage qui prend le plus de relief aujourd'hui, après l'élection de Donald Trump, est certainement celui où Huntington traite des risques qui pèsent, à son avis, sur  l'avenir du fameux «melting pot» américain.



lundi 7 novembre 2016

L'Etre et le Néon, la rencontre entre Jean-Paul Sartre et Vince Taylor

Jean-Michel Esperet, L'Etre et le Néon, la rencontre entre Jean-Paul Sartre et Vince Taylor, éditions de L'Ecarlate, diffusion Librairie Les Temps Modernes, 57 rue Notre-Dame de Recouvrance, 45000 Orléans, tel. 33 (0)2 38 53 94 35. Lien Internet: http://ecarlate-editions.fr/ecarlate_book_new.php

Pour acheter le livre sur Amazon, se rendre sur:




   Voici deux ans j’ai fait la connaissance de Jean-Michel Esperet, un auteur qui, sans que je le sache, vivait depuis vingt ans à deux pas de chez moi. Raison : il avait publié un livre qui m’intéressait beaucoup, Le dernier come-back de Vince Taylor, aux éditions de l’Ecarlate, dont Christophe Passer dans L’Hebdo avait si élogieusement rendu compte que je me l’étais aussitôt procuré. Depuis, Jean-Michel et moi, nous prenons régulièrement l’apéro ensemble, partageant nos souvenirs du début des sixties, nos avis sur la littérature d’aujourd’hui, et nos visions du futur.
   Il vient de sortir un nouveau livre, qui me paraît une pièce de collector : il est tiré à 300 exemplaires et donc réservé à quelques happy fews (par parenthèse, au contraire des éditeurs français qui inondent les libraires de leurs «offices», les éditeurs allemands ont parfaitement compris qu’il était désormais inutile de tirer le moindre livre à plus de 300 exemplaires, à moins qu’on s’appelle Nothomb ou Musso. L’adéquation entre l’offre et la demande est bien plus justement adaptée).
   Il est aussi réservé à quelques happy fews parce que c’est probablement le livre le plus déjanté de la rentrée. Son titre : L’Etre et le Néon : la rencontre entre Jean-Paul Sartre et Vince Taylor (éd. L’Ecarlate). Excellent sujet. Ces deux-là ont pour point commun  d’avoir été deux monstres sacrés du début des années 60. Et deux figures de la révolte. C’est avec plaisir que, sous la plume d’Esperet, on les trouve tous deux attablés à une même table de bistro, à Saint-Germain des Prés. Esperet leur trouve d’autres points communs : aucun des deux ne parle vraiment français. Ou plutôt, chacun le parle à sa façon, Vince en rocker britannique, et Sartre en lecteur de Husserl, ce qui n’aide pas davantage.
   Ces deux héros des sixties s’entendent-ils comme larrons en foire ? Ce serait trop dire. Et même une insulte à toute la philosophie de l’époque qui repose sur le principe d’incommunicabilité. Jean-Paul et Vince communiquent donc chacun sur le mode «Je me comprends».
   Cela se lit un peu comme une pièce de théâtre (comme Beckett ? comme Ionesco ? l’avenir en décidera) et exige du goût pour les répliques elliptiques. Avec Sartre et Vince, rien n’est jamais très clair. En quoi L’Etre et le Néon renoue parfaitement avec cette époque-là.  On dirait que Sartre, un type assez secoué dans son genre, se lève chaque matin en écoutant A Whole Lotta Shakin’ Goin’on et que Vince Taylor trimballe Ubu Roi dans sa poche à côté de quelques pastilles de LSD. Vince se révèle bien sûr rock’n’roll à souhait, et Sartre rocambolesque. D’autant plus rocambolesque que L’Etre et le Néon nous met en présence du vrai Sartre (du Sartre le plus authentique possible), puisque tout le livre (54 pages) tient dans un collage de citations tirées de L’Etre et le Néant (à vingt ans, une lecture de chevet de Jean-Michel comme de moi-même). Pour ce qui est des propos de Vince, ils proviennent d’interviews ou de la liaison directe et médiumique dont jouit Jean-Michel avec l’archange défunt du rock’n’roll.
   A lire L’Etre et le Néon, on se dit que voilà la plus grosse charge jamais écrite contre Sartre (qui nous reste en dépit ou à cause de cela un bonhomme sympathique). Cette charge, c’est Sartre lui-même qui la livre, en somme. Comment nier, en 2016, que L’Etre et le Néant est à Sartre ce que ses Ecrits farfelus sont à Malraux ? (je savais pourtant que Capitaine Corcoran était le livre préféré de Sartre).
    Dès ma première lecture de L’Etre et le Néant, je me suis néanmoins senti drôlement redevable à Sartre. Personnellement, voici 50 ans que j’ai pour phrase fétiche « D’une part la conscience est puisqu’elle a conscience d’être, d’autre part elle n’est pas puisque qu’elle n’est pas la conscience dont elle a conscience d’être ». Taylor, qui n’était pas un «salaud », le savait intuitivement, cela l'aidait beaucoup et très concrètement à «se déchaîner». Quant à moi, c’est une phrase qui, chaque fois que je me la répète, me rend incroyablement plus libre. Un mantra. Tous les candidats au suicide devraient la lire avant de décider si, oui ou non, passer à l’acte.
    Il faut ici insister sur ce que la langue de Sartre a de paradoxal (ce que les citations d’Esperet mettent très bien en valeur). Car autant Sartre cherche, quand nous lisons L’Etre et le Néant, à susciter en nous le sentiment d’une existentielle et absolue liberté, autant son style est hypnotique et procède par circonvolutions et contorsionnements, nous rend en quelque sorte captifs, prisonniers de sa rhétorique. Je l’ai dit à Jean-Michel : Sartre s’exprime exactement à la façon du serpent Kaa dans Le Livre de la jungle (1968), le film le plus rock’n’roll sorti des studios Disney (rappelez-vous: on y reconnaît les Beatles sous forme de vautours, Vince, Gene et Elvis, néantisés, s'étant laissés ravir leur trône)La langue de Sartre nous enveloppe. 
   Celle de Vince en revanche relève plutôt de la libre et franche éructation. Ahou ! Ahou ! Vince nous jette les choses à la gueule. Il a l’esprit un peu confus, disjoncté, au point que L’Etre et le Néon revendique entièrement son côté cryptique. A lire cet ouvrage, Flaubert  s'en taperait sur les cuisses en s’écriant c’est «Hénaurme». David Bowie aussi, qui a fait de Vince son Ziggy Stardust. Dans son préambule, Jean-Michel Esperet souligne une autre similitude entre Sartre et Vince Taylor (on n’en finirait pas de les dénombrer), quand il écrit : « Sartre et Taylor ont cependant encore un autre point commun : une extraordinaire propension à l’esquive. Si l’un élude les propos de l’autre, les deux se dérobent, quoique en directions divergentes, au monde qui les entoure. » C'est bien vu.
   L'ouvrage peut être commandé (10 €) chez tous les libraires un peu serviables et connaissant leur métier, en donnant les coordonnées des éd. de L'Ecarlate. 

   J’allais oublier : à part moi, et c’est bon signe, un autre happy few livre son commentaire du bouquin sur Internet. Mon compte-rendu n’est pas mauvais, mais le sien est meilleur. Je le reproduis ci-dessous. On peut également le lire sur le site : http://krtnt.hautetfort.com

L’article est de Damie Chad :

 J'en connais qui feront la moue en voyant la plaquette. Quoi, un truc si riquiqui sur Vince Taylor ! C'est une honte ! Un scandale ! Appelez-moi le directeur ! Un conseil les rockers, pédale douce s'il vous plaît ! C'est vrai qu'avec ces cinquante-six pages l'engin ne paye pas de mine. Mais dedans, attention, c'est du solide, du concentré, du pemmican intellectuel, calmez-vous, détendez-vous, buvez un grand verre d'eau fraîche pour vous rafraîchir les idées (non je n'ai pas dit une grosse chope de bière), et maintenant soyez tout ouïe. Attention la montée sera dure. Malgré les allégations de Thomas Mann, la montagne ce n'est pas toujours magique.
Quelques sentiers d'approche. Qui serpentent mollement dans l'herbe sinueuse des hauts plateaux. Jean-Michel Esperet vous connaissez. L'a publié en 2013 Le dernier come-back de Vince Taylor ( voir KR'TNT ! 142 du 02 / 05 / 2013 ) un livre prophétique en ce sens où très vite après ce coup d'éclat, les publications sur Vince n'ont plus cessé. Pas un zozo de la dernière espèce Jean-Michel Esperet, l'a connu l'époque d'or des early sixties du rock français de très près. Un témoin.
L'est temps d'installer le camp de base. S'agit d'un dialogue imaginaire entre deux personnes qui ont réellement existé. Jean-Paul Sartre, le philosophe et Vince Taylor le rocker. Une conversation de deux personnes qui s'entendent très bien. Toutefois le pronom réfléchi « s' » ne renvoient pas aux deux protagonistes mais à chacun des deux séparément. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas d'interférences. Pour les paroles, les deux interlocuteurs ne sont pas traités à égalité. Pour Sartre Jean-Michel Esperet a prélevé des citations dans son ouvrage le plus célèbre L'Être et le Néant, oui les pentes seront dures à gravir ! Pour Vince, il a recherché des propos dans divers documents et avoue en toute bonne fois qu'il en a inventé quelques uns. Qui ne sonnent pas toc, qui sont dans la droite ligne des expressions de notre rocker préféré. Jean-Michel Esperet sait de quoi et pour qui il parle.

 Allez hop, nous partons bivouaquer au pied de l'aiguille ( pas du tout creuse ). Ne vous affolez pas, Jean-Michel Esperet manie l'humour. Etablit en tête de chapitres la différence sémantique entre l'anchois et l'en-soi, le pourceau et le pour-soi, l'âtre et l'être, le néant et le céans... Vous souriez, vous croyez être parti au pays du jeu de mot et de la contrepèterie, hélas, en philosophie, l'on ne croit pas, l'on pense. C'est qu'avec Jean-Paul Sartre, on ne se marre pas tous les jours. D'ailleurs l'a comme un petit compte à régler avec le Jean-Paul, notre Jean-Michel. L'est vrai que Jean-Paul Tartre - ainsi le surnommait Louis-Ferdinand Céline - a toujours gardé le cap du bon côté du vent qui souffle. Un grand donneur de leçon, une bonne conscience de gauche qui termina sa course en compagnon de route de la Cause du Peuple mais qui aux temps noirs de l'Occupation ne montra guère une virulente antipathie envers les nazis, un résistant de la dernière heure, le premier à condamner ceux qui n'avaient pas choisi le bon camp qu'il rallia une fois que les carottes furent cuites pour les Allemands. Un naphtalinard de l'heure pénultième, ce qui explique les colères de Céline contre cet épandeur patenté de moraline que dans sa fureur il accablait aussi du surnom de Jean-Paul Dartre...

Fini de rigoler. Nous voici au pied de la paroi. Verticale, encroûtée de glace. Suivez-moi. Accrochez-vous à la mousse. Facile, il n'y en a pas. Ai toujours eu l'intuition que ce que l'on reproche à Sartre, dès qu'il s'agit de L'Être et le Néant, est faux. L'est évident qu'il s'est fortement inspiré de Être et Temps d'Heidegger. Facile de reconnaître la terminologie heideggérienne à tous les coins de page. L'a repris le concept d'être-là au grand Martin, et a ficelé son truc à lui par dessus. Mais l'était trop intelligent pour s'amuser à un simple démarquage. N'a pas suivi le sentier tracé par le professeur de Fribourg. L'est remonté plus haut. L'a emprunté deux sentes beaucoup plus embroussaillées, celles taillées à la machette conceptuelle par Fichte et Schelling.

Deux grands penseurs mais très prises de tête. En France, on ne les lit guère. Trop compliqués pour notre génie national si cartésien. Bien intuité le Sartron, personne ne s'est donné la peine de vérifier. Maintenant décortiquons. L'être-là, c'est vous, c'est moi, tout un chacun. L'ici et maintenant de votre présence dans ce bas monde. En bref tout cela c'est le là, votre existence. Reste le le gros morceau, l'être, cette partie essentielle de votre existence. Heidegger a écrit plus de cent volumes pour explorer cette notion d'être. Pas fou le Sartrou. Trop fatiguant. Ce n'est pas avec des études de ce genre que vous attirez le regard du grand public. S'est dépêché de liquider cet être si profond. Impossible de le fusiller, donc il a fait le coup du camion qui porte un trou. Un coup de frein brutal et le trou tombe sur la route. Le camion effectue une marche arrière pour se rapprocher du trou afin de le recharger dans la benne. Recule un peu trop et plouf, il tombe dans le trou. N'a pas pris un 38 Tonnes pour se débarrasser de l'être. A simplement utilisé un vieux truc qu'il a fauché à Aristote. L'avait un problème le Stagirite, regardez autour de vous tout bouge, les camions, les chevaux, les arbres. L'arbre ne change pas de place, mais il change en lui-même et vieillit. Si tout est en mouvement se demandait Aristote, c'est qu'il y a un moteur ( vous comprenez pourquoi Heidegger s'est intéressé au temps qui passe et qui bouge ), mais si le moteur lui-même bouge, faut qu'il y air un autre moteur qui le mettra en branle mais qui bougera cet autre moteur ? C'est alors qu'Aristote a sorti son idée géniale – pas celle du siècle mais celle des deux derniers millénaires et demi. Le premier moteur ne doit pas bouger, sinon il n'est pas le premier puisqu'il y en a un autre qui le bouge. Donc le premier moteur est immobile. Logique imparable. Sartre a copié, l'a utilisé du papier calque philosophique. L'être est. Si l'être est, le véritable être qui est c'est celui qui est l'être. Et vous pouvez remonter la chaîne à l'infini. Donc pour trouver l'être qui est en tout premier – l'essence de l'être - faut faire comme le moteur immobile. L'être que l'on recherche ne doit pas être. L'essence de l'être est le néant ! D'où le titre de l'ouvrage L'être et le néant.

Le problème quand vous avez tué votre chat, c'est qu'il ne chasse plus les souris. Un chat, chat se remplace facilement à la SPA. L'être hélas n'encombre pas les fourrières animales. D'où le recours à Fichte le penseur du Moi excellence. Je ne suis plus puisque mon être n'est plus mais mon moi existe. Sartre est tout fier de son nouveau joujou. L'emporte partout avec lui. Lui donne parfois le surnom moins m'a-tout-vu de soi. Suffit pas d'avoir son petit moi chez soi. Faut en dresser les limites. Il y a le moi et tout ce qui n'est pas le moi. Le non-moi, le non-soi. Attention, passage dangereux, l'on frise l'abîme du solipsisme qui consiste à poser le non-moi comme une simple partie du moi. Bref le non-moi n'existe pas, l'univers qui m'entoure n'existe pas, il n'existe que moi ! Attitude un peu grosse tête. Extrêmement embêtante quand l'on recherche le succès auprès de ces dames. De ces messieurs aussi. Jean-Paul Sartre est bien embêté, garderait le Moi pour lui tout seul, mais la solitude lui pèse. L'est donc obligé de définir le non-moi comme l'autre. Et par extension les autres. Parce qu'un philosophe sans disciples admiratifs c'est comme un gruyère sans trou. ( Certains disent que le gruyère n'a pas de trou, normal : le fromage est tombé dans son propre trou.)
On y est. L'on a passé le plus gros. Levez le nez et admirez le paysage autour de vous. Tout ce qui précède, c'était de l'alpinisme théorique. Mais une fois au sommet l'on comprend la problématique espérienne. Passons aux cas pratiques. L'on est toujours l'autre de l'autre. Ainsi Taylor est l'autre pour Sartre et de même Jean-Paul est l'autre pour Vince. Vous pouvez faire l'expérience avec la prochaine personne que vous rencontrez.

Tout le monde n'a pas le même niveau de conscience philosophique. Certains se prennent la tête pour dégager la pertinence d'être là dans le monde mais la plupart se contentent de l'évidence de leur présence sans chercher midi à quatorze heures. Voici donc la problématique espérienne : confrontation : à sa droite Sartror poids-lourd de l'entendement métaphysique, à sa gauche Vincor poids plume à la cafetière un peu fêlée. L'un a lu Schelling, et l'autre pris un peu trop de LSD. Schelling c'est le philosophe de l'Ungrund ( l'abîme ) et les addictions de Taylor sont connues. L'un laboure les champs du savoir et l'autre batifole dans les champs de jonquilles.
Dialogue impossible. Chacun étant incapable de comprendre les motivations de l'autre. Dans sa jeunesse Vince Taylor a été si peu capable d'assimiler le manuel qui expliquait l'atterrissage d'un avion qu'il s'est scratché en beauté, quant à Sartre il n'a jamais pigé que le grand livre que le public attendait de lui - et dont même l'idée n'a jamais effleuré ses neurones - aurait dû s'intituler «Phénoménologie du Rock and roll». Les voici assis à une même table de café dans le livre de Jean-Michel Esperet, mais dans la vraie à dix mille lieues l'un de l'autre, même si tous deux, résidents de Paris, ont eu en les mêmes années l'honneur des manchettes des journaux.
L'on pourrait penser l'exercice un tantinet artificiel. Mais quand on y réfléchit un peu, chaque jour nous sommes confrontés à de semblables situations. Nous discutons avec des gens de toutes sortes, des proches, des intimes, des inconnus. Parfois nous avons l'impression que le courant passe. Et même davantage pour les affinités. Mais très souvent, nous restons à la surface des choses. Nous sourions, nous disons oui, parce que nous sommes polis. Mais au fond de notre moi, nous n'avons rien à faire de notre interlocuteur. Nous ne cherchons même pas à le comprendre. Chacun sa merde comme disent les beaufs.

Les amateurs de rock sont fascinés par Vince Taylor. Pour beaucoup de concitoyens les sixties françaises sont mythiques. Sont capables de réciter la disco des Chats Sauvages, et la liste des concerts de Johnny Hallyday par coeur. Des passionnés. C'est bien, nous dit Jean-Michel Esperet – lui l'est féru de Vince Taylor – mais il tire la sonnette de rappel. Les sixties, très bien, le rock and roll parfait, mais dans ces mêmes temps, il y avait aussi des tas d'autres phénomènes, Jean-Paul Sartre par exemple. Evidemment il ne figure pas dans la liste de vos dix rockers préférés, mais l'a fait partie du paysage. Pas un minuscule caillou que personne ne remarque. Une énorme montagne qui bouchait tout un coin de l'horizon. Ne se sont jamais rencontrés. Auraient pu. Auraient pu se parler. Ne se seraient peut-être pas compris. Mais là n'est pas le problème, en imaginant ce dialogue, c'est nous que le livre interpelle. Que se disent-ils ? Et que nous disent-ils ? Prendrons-nous le temps de réfléchir ? Ou agirons-nous comme pour ces connaissances que l'on croise dans la rue «  Salut, ça va ? / Salut, ça va ! » et l'on passe notre chemin sans plus de salamalecs.

Une piste de lecture. Plantez deux poteaux balises. Côté gauche : l'absurde du non-sens. Côté droit : le hasard objectif des rencontres aléatoires. Lisez les phrases introductives de Sartre et les réponses de Vince Taylor. Vous vous apercevrez que Jean-Michel Esperet pousse souvent le ballon au fond des filets. Ce n'est pas du n'importe quoi, aborde les grandes thématiques : la solitude, les femmes, les autres, la liberté, la mort... Le genre de gravier que l'on trouve au fond de ses souliers ou au bout du chemin. Donc à la portée de tout le monde. La preuve, c'est que la confrontation entre le Maître du Savoir et l'Innocent aux Mains Vides ne tourne pas en défaveur de Vince. La sagesse du fou porte parfois beaucoup plus que la tour d'ivoire intellectuelle. Dans la fable Le Savant et le fou, bien fol celui qui se fierait à son instituteur pour apprendre à vivre. Sartre s'enferme dans ses châteaux de sable conceptuel et Vince habite la bicoque de son moi dévastée. Mais quel est le plus heureux ? Celui qui a peur du néant ou celui dont la cervelle clignote comme les néons de la gloire ? Vive Vince! 

Damie Chad 


mercredi 5 octobre 2016

Bukowski poète,hors des bras

hors des bras…

hors des bras d’un amour
et dans les bras d’un autre

j’ai été sauvé de la mort sur la croix
par une dame qui fume de l’herbe
écrit des chansons et des nouvelles,
qui est plus gentille que la précédente,
beaucoup beaucoup plus gentille,
et la baise est aussi bonne ou meilleure.

ce n’est pas agréable d’être mis en croix et laissé là,
c’est bien plus agréable d’oublier un amour qui n’a pas
marché
comme tout amour
au final
ne marche pas…

c’est beaucoup plus agréable de faire l’amour
le long du rivage à Del Mar
dans la chambre 42, et après
assis dans le lit
boire du bon vin, parler et se toucher
fumer

en écoutant les vagues…

je suis mort trop souvent
en croyant et en attendant, attendant
dans une chambre
en regardant une fente au plafond
en guettant le téléphone, une lettre, qu’on frappe, un son…
devenant comme fou à l’intérieur
pendant qu’elle dansait avec des inconnus dans les night-clubs…

hors des bras d’un amour
et dans les bras d’un autre

ce n’est pas agréable de mourir sur la croix,
c’est bien plus agréable d’entendre chuchoter son nom dans
le noir.

Copyright Yves Sarda pour la traduction française


lundi 19 septembre 2016

Bukowski poète, la pomme



la pomme

ce n’est pas juste une pomme
c’est une expérience
rouge verte jaune
avec des fosses sous-jacentes de blanc
mouillée d’eau froide
je lui mords dedans
dieu, une entrée blanche…

autre bouchée
mâchée
je pense à une vieille sorcière
s’étouffant à mort avec une pelure de pomme –
une histoire de l’enfance.

je mords profond
mâche et avale

il y a une sensation de chutes d’eau
et d’infinité

il y a un mélange d’électricité et
d’espoir

pourtant maintenant
arrivé à la moitié de la pomme
des sentiments déprimants commencent

ça se termine
je m’avance vers le trognon
avec la peur des pépins et des queues

il y a une marche funèbre éclatant à Venice,
un vieil homme noir est mort après toute une vie de souffrance

je jette la pomme prématurément
alors qu’une fille en robe blanche passe devant ma fenêtre
suivie d’un garçon deux fois moins grand qu’elle
en pantalon bleu et chemise
à rayures

je lâche un petit rot
et regarde fixement un cendrier
sale.


Copyright Yves Sarda pour la traduction française 

samedi 3 septembre 2016

Souvenirs de Nicolas Bouvier, avec sa femme Eliane

Avec Nicolas Bouvier. Photo copyright Erling Mandelmann



J'ai un peu connu Nicolas Bouvier. Il m'a envoyé un joli mot – de sa très belle écriture calligraphiée – à la parution de mon premier livre.  J'en suis encore ravi.

Par la suite, milieu des années 80, j'ai vécu à deux pas de l'endroit où il travaillait, à Carouge. Souvent, nous nous retrouvions en fin de journée à la poste du coin, où chacun postait ses envois; il n'y débarquait pas toujours très sobre, c'était très drôle d'y faire longuement la queue côte à côte.  On avait le temps de refaire le monde et la littérature.

Nous avons déjeuné ensemble, évoqué les profs qu'il avait connus vingt ans avant moi  au Collège Calvin, dans la haute ville de Genève. A propos de son livre sur la vanille «Une orchidée qu'on appela Vanille», je lui ai rappelé l'existence de Georges Limbour et de son roman «Les Vanilliers» (1938) que Jean Starobinski avait beaucoup apprécié (s'étonnant justement que Bouvier ait oublié de le mentionner dans son propre ouvrage). (C'est d'autant plus surprenant que «La chasse au mérou» de Limbour, paru en 1963, en même temps que «L'Usage du monde», est l'un des plus beaux romans sur le voyage qu'on puisse lire).

Nicolas Bouvier fut aussi l'iconographe de la luxueuse revue «Le Temps stratégique», dirigée par Claude Monnier qui vient de mourir, à laquelle je collaborais. Je lui dois d'avoir magnifiquement illustré certaines de mes contributions, notamment un portrait de Cioran, en 1985, que jusqu'alors, m'avoua-t-il, il ne connaissait pas. S'il me doit la lecture de Cioran, je lui dois l'émerveillement que j'ai éprouvé à la sortie de son «Poisson-scorpion» en 1982 : voilà un livre qui, dès les premières lignes et comme ceux de Kerouac, donnait envie de se mettre à écrire toutes affaires cessantes.

Début des années 90, quand Bouvier, grâce au Festival de St Malo et à sa bande d'amis «pirates» (comme il les appelait – Lapouge, Le Bris, etc) a enfin été pleinement reconnu en France, j'avais déménagé à Cologny (près Genève aussi) et là encore, le hasard faisait que je me retrouvais à deux pas de son domicile privé, de «la Chambre rouge» (entièrement peinte en rouge vif) où il écrivait avec vue sur la campagne tout alentour.

C'est là, dans cette jolie petite maison, que j'ai rencontré Eliane Bouvier quelques années après sa mort, et qu'elle m'a accordé l'entretien qu'on peut lire ci-dessous.






samedi 20 août 2016


Quand l'émission TV «Des mots de minuit» m'invite pour parler de la Beat Generation




CLIQUER SUR LE LIEN CI-DESSOUS, LAISSER DEFILER LA PUB, PUIS DEPLACER LE CURSEUR POUR SAUTER A
LA 34ème MINUTE DE L'EMISSION:

http://culturebox.francetvinfo.fr/des-mots-de-minuit/videotheque/desmotsdeminuit-457-lalgerie-la-beat-generation-une-americaine-au-francais-226615






vendredi 1 juillet 2016

Tout savoir sur la Beat Generation

TOUT CE QU'IL FAUT SAVOIR SUR LA BEAT GENERATION EN 30 MINUTES AUDIO:

POUR ECOUTER L'EMISSION, CLIQUER SUR: 







Egalement, quelques reflets en images de l'expo qui se tient actuellement au Centre Pompidou sur la Beat Generation.

Par exemple, une reproduction de la fameuse Dreamachine mise au point par Brion Gysin et Ian Sommerville au «Beat Hotel» de la rue Gît-le-Cœur:





Les premiers visiteurs:




Les espadrilles de Jack sur le Pic de la Désolation (en 1956) 




Quelques huiles de Kerouac: 

Le portrait représenterait l'actrice Joan Crawford.




Burroughs vu par Jack Kerouac:



Jack circa 1959: